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| Archie Shepp & Showboy, Jazz à Vienne 2009 |
Été
2009. Seun Kuti &The Egypt 80's passent à Vienne à 4h du mat'
avec, pour invité d'honneur, Archie Shepp. Je les ai déjà vu trois fois
depuis 2007, mais la présence de l'un de mes héros du jazz au sein de la
formation séminale de l'afrobeat m’empêche d'hésiter plus d'une
seconde. Et m'intrigue, et me fait imaginer ce qu'aurait pu être le même
concert dans les années 70....Bref, sachant le groupe sur place la
veille, j'en profite pour prendre rendez-vous avec Showboy, le
saxophoniste baryton qui ouvrait déjà le show du temps de Féla. Il m'est
arrivé à plusieurs reprises de descendre quelques bières en compagnie
de ce fou furieux de la vie, mais jamais, malheureusement, accompagné de
mon petit enregistreur numérique. Le charisme du personnage, son talent
brut, son intensité, le regard un peu fou que lui donne son œil de
verre me font penser aux personnages des photos de Pieter Hugo sur
Lagos. Je le rejoins donc à son hôtel, évidemment muni de quelques
bonnes bouteilles de vin et autres joyeuseries du terroir de mon Ardèche
natale, et toute proche. Showboy parle plutôt bien français, il a de la
famille du coté de Cotonou. Je lui explique que je m’intéresse à la
période des années 70 et j'aimerai bien le faire parler...Il démarre au
quart de tour :
(Showboy est anglophone et francophone, j’ai préféré retranscrire
l’entretien sans retoucher son utilisation de la langue française, avec
les fautes, afin de ne pas dénaturer le sens de ses propos.)
«
Moi j’ai joué pour la libération de James Brown, avant sa mort quand il
était en prison. Avec Féla, on a fait deux concerts à l’Apollo Theatre
et les deux concerts étaient pleins, tous les billets vendus. Je ne
pourrai jamais oublier l’Apollo, en tout j’ai dû faire trois-quatre
concerts à l’Apollo. Une fois j’ai joué jusqu’à deux fois dans une
journée et tous les billets étaient vendus, la moitié de ceux qui ont
assisté au premier concert ont assisté au deuxième aussi. C’était vers
1990-1991, c’est en ce temps-là que l’on a fait le world tour avec Jimmy
Cliff. »
Je m’intéresse aussi à des musiciens comme Segun Bucknor, tu l’as fréquenté ? Tu connaissais son travail à l’époque ?

«
Segun Bucknor, c’est chez lui, en fait Wally Bucknor, que j’ai appris à
jouer du saxo. C’est un cousin de Féla. Il était le commandant du
département musical de la marine de guerre du Nigeria et comme il venait
tout le temps chez Féla c’est lui qui nous a tous emmené dans l’armée
marine parce que c’est lui le premier directeur musical de l’armée
marine. C’est lui qui a créé ce département. »
Sur ce point j’ai pu me rendre compte que beaucoup de musiciens au Nigeria ont commencé la musique dans l’armée…
«
Oui, plusieurs parmi eux jouaient dans l’armée. Ils y ont appris à lire
et à écrire la musique avant de la quitter. Parce que tu vois au
Nigeria on a plusieurs genres d’artistes, il y a ceux qui ont appris
oralement, il y a ceux qui ont appris à l’école un peu et ils se
débrouillent pour développer leurs idées et il y a ceux qui ont été
inscrits dans l’armée, dans la marine dans la police. L’armée a son
département de danse et ceux qui font les matchs et tout ce qui concerne
leur boulot…comme moi j’étais avec Féla début 70… »
Justement, comment s’est fait la rencontre avec Féla ?
«
Vraiment tu vois quand j’ai rencontré Féla, du temps que je l’ai
rencontré au temps qu’il est décédé, j’ai travaillé avec trois Féla. Au
début j’ai travaillé avec Féla qui ne fumait pas d’herbe, qui n’aime
même pas entendre l’odeur de l’herbe là ou il s’assoit. Dés qu’il sent
que quelqu'un fume autour de lui, avant que tu le saches la police est
là. Et puis lui aussi il a commencé à fumer petit à petit et après
quelque temps il a évolué, il a commencé à produire des choses avec
l’herbe. Les gâteaux d’herbe, les biscuits d’herbe, l’omelette
d’herbe…Et après on a eu deux différents Féla « gouro », c’est de
l’herbe préparée, distillée….C’est pour cela que je sais bien que j’ai
travaillé avec trois différents Féla. Le troisième était un esprit.
C’était Féla qui était changé complètement. C’était Féla qui voyait des
choses inconnues, qui voyait des choses que tu ne peux pas voir…et ce
qu’il disait se passait. Il a dit que Abaja (ancien président
Nigérian)…Il a dit que c’est une force spirituelle très forte qui l’a
mis en place, au début cet esprit était d’accord avec lui, mais arrivé
au milieu il a changé et l’esprit s’est fâché avec Abaja. Et Féla était
au courant qu’il viendrait le chercher, si Abaja veux, qu’il mette tout
le Nigeria devant sa porte…Les esprits vont quand même rentrer et le
prendre comme du papier…Ses gardiens vont se réveiller et se demander où
est le président. Et c’est comme ça qu’Abaja a été mort.
Féla a
parlé de Abiola, et c’est ce qu’il a dit qui est arrivé. Il a dit Abiola
va mourir avant même d’avoir gouverner le Nigeria et c’est ce qui est
arrivé. Féla a dit des choses que lui-même il ne savait pas qu’il ne
serait pas là…Et aujourd’hui voilà on le voit devant nous… »
Quel âge avais-tu quand tu as rencontré Féla ? Ou cela c’est-il passé ?

«
Je l’ai rencontré au Shrine, encore Afrospot. En ce temps, je l’ai
rencontré avec un de mes amis Muba. Muba était un exploiteur. Bien sûr
c’est lui qui m’a emmené voir Féla…Muba m’a connu dans la rue, j’étais
un acrobate, je faisais du « Yoga », je n’avais pas le nom de Showboy.
Quand je suis arrivé chez Féla, Muba m’a présenté à Féla et Féla m’a
emmené un jour au Shrine et m’a donné 30 minutes pour démontrer ce que
je pouvais faire et il a décidé de me prendre pour travailler avec lui
mais il donnait l’argent de mon travail à Muba, et puis un jour j’ai
demandé l’argent, et dès ce jour-là Féla a cessé de donner mon argent à
Muba qui s’est fâché et qui a dit à Féla que bon, comme c’est lui qui
m’a pris de chez moi il fallait qu’on rentre, qu’il aille dire à mes
parents que bon je n’ai plus rien avec votre fils, je le ramène à la
maison. Et moi je lui ai fait comprendre :"va dire à ma famille que je
veux rester ici". C’est comme ça qu’on s’est connu avec Féla. En ce
temps-là, j’avais 16-17 ans. »
Ce qui m’intéresse beaucoup chez
Féla c’est la période après la tournée aux Etats-Unis en 1969. Cette
tournée ou il a rencontré Sandra Isidore, activiste des Black Panthers… ?
«
Avant qu’elle ne vienne au Nigeria Féla avait composé « Upside Down »,
alors quand elle est venue Féla a vu qu’elle lui avait donné beaucoup et
il faut que lui aussi il fasse un geste envers elle, pour lui faire
comprendre qu’il avait apprécié ce qu’elle avait fait pour lui. Quand
elle venue Féla l’a fait venir en studio il a enregistré la chanson et
il lui a donné le master tape, j’ai connu Sandra ça fait plus de
trente-cinq ans. »
Toujours à propos de Sandra Isidore, c’est elle qui l’a initié à l’idéologie des Black Panthers…

«
N’oublie pas que c’était à Los Angeles, c’est là qu’il a commencé
l’afrobeat. Avant, le genre de musique qu’il composait qu’il chantait
était le jazz, le highlife….mais après sa rencontre avec Sandra elle l’a
initié aux panthères noires, cela a changé sa vue, il a vu beaucoup de
choses qui l’ont encouragées à revenir à la maison. Après ce qu’il a vu,
ce qu’il a lu concernant les Noirs et ce qu’il veut faire en tant qu’un
activiste, comme sa mère. Il a bien compris qu’il ne pouvait pas rester
aux Etats-Unis et dire qu’il est en train de se battre pour les peuples
africains s’il n’est pas en Afrique pour parler de la cause des
problèmes africains. S’il reste en Europe ou en Amérique il n’arrivera
pas au niveau auquel il est arrivé. Le seul moyen c’est de rentrer en
Afrique et de commencer la lutte de la maison. »
À ce propos,
cet activisme c’était quelque chose de plus important que la musique
pour lui. Était-il d’abord un activiste qui se servait de la musique
comme medium pour produire un discours contestataire ou était-il d’abord
musicien ?
« Il était d’abord musicien. Parce que comme son
père avait une église, il jouait déjà d’un instrument avant d’aller en
Angleterre pour apprendre la musique. Mais après, il a changé
complètement. Si tu veux te battre, si tu veux rester debout, si tu veux
être le haut-parleur de l’Afrique tu ne peux pas rester en Europe et
dire que « je défends l’Afrique en Europe », non tu dois aller en
Afrique et dire je défends les Africains en Afrique. C’est ce qu’il a
décidé de faire. Parce que regarde par exemple, aujourd’hui le monde
parle de Michael Jackson, c’est parce qu’il jouait une musique
commerciale. Féla ne jouait pas une musique commerciale, il a
complètement refusé d’être commercial. S’il avait accepté de jouer pour
Coca-Cola, de jouer pour Pepsi, pour Shell…Tu comprends ce que je veux
dire…Tu n’oses pas toucher aucune composition de Féla, il n’acceptera
jamais. On ne change rien. Tu m’enregistres comme je l’ai composé ou on
oublie. Et tu vois, avec toutes ces choses-là, nous qui avons travaillé
avec lui, il nous a éduqués beaucoup »
Dans quelle mesure
partageait-il cela avec le reste du groupe et avec le public. Est-ce que
le discours de Féla, qui est un discours fabriqué depuis une idéologie
importée des mouvements contre la ségrégation raciale aux États-Unis et
qui ne colle pas vraiment avec le point de vue des intellectuels
nigérians de l’époque, était entendu, compris, accepté ?

«
C’était beaucoup accepté. Parce qu’il était le seul, il était la voix
des Africains. Regarde ce qu’il se passe en ce temps-là en Afrique du
Sud. Féla en parlait déjà dans les années 70, et pourtant il y avait
encore l’apartheid en ce temps-là. Féla a chanté pour la cause des
Sud-africains, il ne parlait pas du Nigeria seul. Le message n’a pas
seulement affecté le Nigeria seul mais le monde entier. »
Concernant
la question de la langue, Féla chantait en pidgin-english, qui est une
langue usuelle parlée surtout à Lagos et dans les ports anglophones de
la région, comment envisageait-il cette question de la langue ?
«
Tu vois si Féla chantait en anglais, celui de l’Angleterre. Il n’y
aurait eu que dix pour cent des gens qui aurait compris et lui voulait
que quatre-vingt-dix pour cent des gens le comprenne. Par contre les
paroles des chansons sur les albums étaient écrites en anglais. »
Quels étaient les disques, les musiciens que Féla écoutait à l’époque ?
«
Dans la maison on avait des DJ. On avait des filles que Féla payaient
chaque semaine, leur boulot était de mettre les disques du matin au
soir, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est comme quand le soliste
de Féla a quitté, Iko Chico. Féla avait tellement besoin de quelqu'un
qui puisse jouer le sax ténor à son goût. Il n’a pas trouvé. Il a décidé
d’apprendre à jouer le sax ténor lui-même, et il a commencé à écouter
des disques de jazz. Il jouait ces disques chaque jour pour s’entraîner.
Quand il commençait une répétition, les Djs continuaient de jouer les
disques pour qu’il joue par-dessus jusqu’à ce qu’il ait saisi. Je dois
dire que c’est la même méthode que j’ai utilisé pour développer mon jeu,
mes techniques sur mon instrument. Quand j’ai commencé, j’ai commencé
par la clarinette, j’ai joué du sax alto, mais quand j’ai commencé à
jouer le baryton Féla il m’a bouclé avec cet instrument, il m’a dit : «
toi tu ne joues plus d’autres instruments ». Jusqu’à sa mort j’ai joué
le baryton. Baba Ani jouait aussi le baryton jusqu’à un certain moment,
mais si je n’étais pas là, Féla attendait que

j’arrive. Tu vois, Féla
était quelqu'un qui appréciait ce qui est bon. Et en tant que
multi-instrumentiste, si tu joues bien, il sait, il te respecte. Si tu
connais ton instrument tout se passe bien. C’est-à-dire, tu peux bien
venir apprendre chez lui mais la première chose c’est d’avoir beaucoup à
contribuer. Si tu ne peux pas contribuer, tu ne peux pas apprendre.
Jouer avec Féla c’est comme aller à l’école parce que tu apprends
beaucoup de choses. »
Comment fonctionnait la république de Kalakuta ?
«
Quand j’ai connu la maison de Féla ce n’était pas encore Kalakuta.
Beaucoup pourront te dire pourquoi Kalakuta, d’où vient ce nom…Comment
la maison de Féla est devenue Kalakuta, que s’est-il passé ?
On
a été arrêté par la police en 1974. Jeudi soir vers 17H, il y avait un
jeune homme qui passait devant la maison de Féla et il vit sa petite
sœur que sa famille cherchait depuis deux ou trois semaines. Il a appelé
la fille, elle s’est arrêté parce qu’elle avait peur de lui et il a
commencé à battre la fille. Et il y a une loi dans la maison de Féla
c’est que l’on ne bat pas les filles. Quoi qu’elle te fasse, tu vas
venir le dire à Féla. Il peut lui donner une punition qui peut être plus
forte que ta propre réaction. En même temps, comme c’est la loi de
Kalakuta, on touche pas les femmes, les garçons qui se trouvaient là ont
attaqué ce jeune. Il fuit, il est parti chez lui et il a appelé sa
mère. Comme sa mère était la femme d’un chef de police au Nigeria elle
est venue à la maison avec le gars demandé à la porte de voir Féla. Féla
dit à la sécurité de la laisser entrer. Elle dit à Féla ma fille est
ici je veux la récupérer. Féla appelle toutes les filles de la maison,
la femme regarde et dit : « ah, celle-là c’est ma fille ». Féla demande
alors à la fille si elle connaît la dame et la fille lui répond : « oui,
c’est ma mère mais je ne veux pas aller à la maison avec elle, elle me
punit beaucoup. Et Féla répond à la femme : Bon j’espère que tu as
entendu ce que dit ta fille. Je suis pas venu chez toi la chercher, je
n’ai pas de publicité devant ma porte disant que je cherche des filles
ou quoi. Tout ce que je sais c’est que ma porte est ouverte et que tous
ceux qui rentrent ici je les protége. Qu’est-ce que tu veux que je
fasse, que je dise à la petite de te suivre, forcée, je ne peux pas ».
La dame a quitté, elle est allé dire à son mari : « Voilà j’ai quitté
la maison de Féla, j’ai vu notre fille ». Le lendemain à cinq heures du
matin on avait à peu prés cent policiers autour de la maison, dont
beaucoup à la porte, ils ne disent rien, ne touchent personne. Cinq
heures du matin, six heures, sept, huit, neuf, dix…Vers quatorze heures
on voit arriver la voiture de gendarmerie. Féla refuse d’ouvrir la porte
leur disant qu’ils n’avaient pas d’autorisation. Ils ont commencé à
casser la porte. J’étais là à les regarder casser et renter. Ils nous
ont tous pris. Féla était blessé beaucoup. La mère de Féla est arrivée.
Ils ont pris à peu prés cent quinze personne dans la maison. Ils nous
ont emmené à Alagbon close, là-bas ils nous ont mis dans une cellule. Un
officier est arrivé, un des chefs de police, et demande : « qui c’est
ceux-là ? ». Ils lui répondent que c’est les musiciens de Féla, les
fumeurs d’herbe…Il a répondu : « Pourquoi vous les avez mis ici ? Allez
les

mettre à Kalakuta cell ». Parce qu’à Alagbon close ils ont une
cellule que l’on appelait Kalakuta cell. Ils nous ont enfermés à
Kalakuta cell. La mère de Féla n’a pas accepté qu’ils enferment Féla
parce qu’il était beaucoup blessé. Féla a été emmené à l’hôpital,
c’était un samedi, lundi matin la mère de Féla est allée au parquet
comme elle était avocate, elle leur a demandé de relâcher Féla dans
vingt-quatre heures ou de lui amener au parquet. Ils ont été obligés de
le relâcher. Nous, on était toujours enfermés à Kalakuta cell, le jour
où on a quitté la prison on a dit à Féla que toute la maison avait été
enfermée à Kalakuta cell, c’est à ce moment que Féla a décidé de changer
le nom d’Africa 70’s en Egytp 80’s ».
La suite après la prochaine rencontre avec l’énergumène…
Showboy se remet d'un grave accident de moto qui l'a eu à Lagos
en 2008, à ma connaissance il n'est pas remonté sur scène depuis.
(photo : Showboy, bakstage théâtre de Nîmes, octobre 2008, Vienne juillet 2009)
(copyright photo, texte, James Stewart)
(il
reste des imprécisions concernant l'orthographe de certain bleds, ou
personnes, il me manque du temps pour corriger tout ça, si vous avez des
suggestions, n'hésitez pas)